Charles Merlin

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1. Décryptage du phénomène : derrière le filon à la mode, une tendance de fond

Le bien-être au travail – et ses notions connexes comme le bonheur au travail, la QVT(1)Acronyme pour Qualité de Vie au Travail., la satisfaction au travail ou l’engagement – est un sujet qui est aussi à la mode que complexe. On ne compte plus les livres, les salons, les formations, les cabinets de conseil, les start-ups et les coachs qui, entre sincérité et opportunisme, se sont saisis de cette thématique.

En conséquence, toute cette agitation – associée à une promesse de mieux-être souvent non tenue – suscite chez les Français beaucoup d’espoir, un peu d’indifférence et, reconnaissons-le, une bonne dose d’exaspération. Bien qu’ils soient éclipsés par ce tapage, les enjeux du mal-être et du bien-être au travail sont néanmoins bien réels et requièrent des solutions moins superficielles que celles que l’on habitude de voir dans les reportages consacrés aux Chief Happiness Officers(2)Les CHO, “Chief Happiness Officers” ou “Responsables du Bonheur” sont des personnes chargées d’améliorer le bien-être en entreprise dont le champ d’action est souvent superficiel..

 

 

 Un sujet pertinent dont les Français s’emparent

On entend encore souvent que le bien-être au travail ne serait qu’une mode passagère, une thématique futile dont les entreprises ne devraient pas se soucier. Après tout, comme l’avait dit l’économiste américain Milton Friedman dans son fameux article “The Social Responsibility Of Business Is to Increase Its Profits”(3)Friedman, M. (2007). The Social Responsibility of Business Is to Increase Its Profits. publié en 1970 dans le New York Times, “the business of business is business” : comprenez, les entreprises devraient seulement s’intéresser aux moyens d’augmenter leurs profits sans se préoccuper des conséquences de leurs activités sur l’environnement ou la société.

Alors que des employés se donnent encore la mort sur leur lieu de travail, que le nombre de burn-outs explose, que l’absentéisme progresse et que de nouveaux syndromes de souffrance au travail apparaissent(4)Chiffres disponibles dans la deuxième partie du livre blanc qui dresse un état des lieux du bien-être au travail en France., la question du bien-être au travail est plus pertinente que jamais et la responsabilité des entreprises en la matière est près de faire consensus.

 

Reportage de 4 minutes de France 3 sur le suicide d’un salarié de Lidl

 

Les Français, tout comme les syndicats et les instances représentatives du personnel, se montrent de plus en plus attentifs à la qualité des expériences vécues au travail : la QVT et le bien-être au travail sont fréquemment cités comme des priorités(5)Selon un sondage de 2018 réalisé par BVA pour Salesforce, le bien-être au travail est, pour les salariés français, le sujet sur lequel il est le plus important d’agir dans le monde du travail aujourd’hui., et ce, davantage encore par les nouvelles générations(6)D’après une enquête de 2017 réalisée par AssessFirst, deux tiers des jeunes de moins de 25 ans (69%) préfèrent rester dans une entreprise où ils se sentent bien plutôt que de partir ailleurs pour gagner plus..

Cela s’explique par le fait que, en France et dans les autres pays développés, le travail est de plus en plus perçu comme un vecteur d’épanouissement individuel plutôt que comme un moyen de subsistance ou de reconnaissance sociale(7)De nombreux chercheurs se sont intéressés à l’évolution de la perception du travail comme Dominique Méda ou Jean-Louis Laville. (8)Cet entretien avec Jean-Laurent Cassely publié dans le Monde illustre très bien cette mutation des perceptions et des valeurs vis-à-vis du travail..

 

Une indépendante dans un espace de coworking

 

Un grand nombre d’enquêtes qui portent sur le rapport qu’entretiennent les Français avec le travail pointent vers cette tendance toujours plus forte : les actifs français veulent un travail qu’ils aiment. On pourrait facilement qualifier cette conclusion de tautologique ou de banale, sauf qu’elle ne s’est jamais exprimée avec autant de clarté.

Avant les années 2010, les médias s’intéressaient déjà aux signes de cette grande évolution sociologique – l’histoire du trader repenti qui devient boulanger avait déjà fait le tour des journaux télévisés – mais le concept de bien-être au travail n’avait pas encore été popularisé.

En revanche, le terreau d’une appétence pour la thématique du bien-être au travail était extrêmement fertile puisque, entre 2006 et 2009, la France a découvert, par la manière forte, ce à quoi pouvaient conduire le mal-être et la souffrance au travail : des vagues de suicides, apparemment liés aux conditions de travail et au management, traversent des grands groupes comme Renault(9)Elise Barthet pour Le Monde. (2009). Comment Renault a fait face aux suicides au technocentre de Guyancourt. et France Télécom(10)Hayat Gazzane pour Le Figaro. (2016). Suicides à France Télécom : le rappel des faits.. Le groupe de télécoms français fait alors face à une véritable épidémie : en l’espace de deux ans, ce sont pas moins de trente salariés qui se donnent la mort.

 

Une cabine téléphonique France Télécom

 

Avec la diffusion sur ARTE du documentaire “Le bonheur au travail” et l’organisation de la première Université du Bonheur au Travail par la Fabrique Spinoza(11)La Fabrique Spinoza, qui se définit comme le think-tank du bonheur citoyen, a été la première initiative en France à véritablement promouvoir les enjeux du bien-être au travail., 2015 est probablement l’année où les choses s’emballent.

 

 

 Entre exploitation et détournement, un concept qui perd en crédibilité

C’est donc à partir du milieu des années 2010 que le concept de bien-être au travail devient un sujet à part entière. Alors que seulement quelques acteurs historiques occupaient ce créneau(12)Des acteurs comme INRS ou Stimulus proposent des services d’accompagnement depuis plusieurs décennies., un énorme marché voit soudainement le jour : une multitude de nouveaux acteurs sentent l’opportunité et s’engouffrent dans la brèche.

Sous l’influence d’une industrie du développement personnel florissante, une déferlante de prestataires proposent alors aux entreprises des services en tout genre – de la sophrologie à la conciergerie – qui n’apportent, en vérité, des solutions souvent trop superficielles compte tenu des causes réelles de souffrance et de mal-être au travail(13)Comme l’ont relaté plusieurs articles de presse en cette rentrée 2018, une récente étude a mis en lumière le manque de résultats des mesures de type “wellness”.. Ces acteurs, et les services qu’ils offrent, appartiennent à la sphère “wellness”, un secteur déjà bien implanté aux Etats-Unis et qui drainent des milliards de dollars(14)Les entreprises américaines déboursent chaque année quelque 8 milliards de dollars pour proposer des “wellness programs” à leurs collaborateurs..

De leur côté, inspirées par la culture start-up et la voie tracée par les acteurs “wellness”, les entreprises s’empressent de proposer des dispositifs du même acabit : tables de ping-pong, baby-foots et salles de sport fleurissent dans les immeubles de bureau.

 

Des salariés jouent au babyfoot

 

Ces dispositifs et services de type “wellness” ne sont pas un problème en soi. Les activités qui en découlent peuvent aider les employés à se sentir moins stressés et, au fond, rendre leur journée de travail plus agréable et leur vie plus facile.

Ce qui est plus problématique, c’est que cette vague “wellness” a préempté la représentation que les Français se font du bien-être au travail(15)Notons que ce phénomène n’a pas été sciemment mis en œuvre par l’écosystème “wellness”- il est surtout le résultat de la préférence des entreprises et des médias pour ce courant. Les premières en ont profité pour rafraîchir leur image sans remettre en cause leurs modes de fonctionnement et les seconds y ont vu un meilleur potentiel d’audience que dans des reportages plus complexes sur les modèles alternatifs de management et d’organisation.. Ainsi, dans l’esprit des dirigeants d’entreprises et des salariés, le bien-être au travail se résume aujourd’hui essentiellement à ce type de services.

 

Attention accordée au bien-être au travail (final)

L’attention donnée au bien-être au travail et aux mesures cosmétiques atteint son pic en 2017

 

Or, l’amélioration du bien-être au travail requiert bien plus que ça : il s’agit aussi et surtout de réinventer les manières de travailler, de manager, de s’organiser, de distribuer l’autorité et de procurer du sens aux collaborateurs. Plus complexes et bien moins vendeurs qu’une photo d’employés en train de suivre un cours de yoga, ces enjeux – et les acteurs qui proposent des solutions pour y répondre – ont largement été occultés par la cosmétique de la vague “wellness”.

 

Des employés en train de méditer

Une photo indexée par Google sous le mot-clé “bien-être au travail”

 

Depuis, cette représentation trompeuse du bien-être au travail a été exacerbée par tous les efforts de communication mis en œuvre dans la course à la “best place to work” que se sont lancée les entreprises(16)Des outils comme Great Place To Work ou Glassdoor permettent aux entreprises, avec plus ou moins de transparence, de mesurer le bien-être de leurs salariés, de faire valoir leur marque employeur et de figurer dans les classements des meilleurs entreprises où il fait bon travailler.. Les vidéos de Chief Happiness Officers offrant des viennoiseries à leurs équipes et les photos d’employés “happy” inondent alors les écrans des Français.

 

Un reportage de 4 minutes de France 2 sur la Responsable du Bonheur de l’entreprise Allo Resto

 

Après avoir espéré, avec plus ou moins d’innocence, une réelle transformation des modes de travail, les salariés finissent par découvrir le pot aux roses : face à l’absence de changements majeurs et au manque d’honnêteté des démarches mises en œuvre, un revirement opère dans les esprits.

 

Une photo de banque d'images

Des photos, souvent tirées de banques d’images, montrent un visage déformé du bien-être au travail

 

Avant l’explosion du phénomène médiatique, on donnait souvent une connotation “bisounours” au bien-être au travail. Aujourd’hui, on le voit plutôt comme une escroquerie, et ce, à tel point qu’une résistance s’organise : des ouvrages, à charge, tentent d’alerter les employés du piège qui leur est tendu.

Tout d’abord, c’est en 2016 qu’arrive le premier coup de semonce : “Le syndrome du bien-être”, des enseignants-chercheurs suédois et néo-zélandais Carl Cederström et André Spicer, dénonce les dérives de certaines entreprises qui téléguident, à des fins productivistes, leurs salariés vers des styles de vie plus sains. Plus récemment, ce sont les livres “Happycratie(17)De la sociologue Eva Illouz et du docteur en psychologie Edgar Cabanas. et “La comédie (in)humaine(18)De l’économiste Nicolas Bouzou et de la philosophe Julia de Funès. qui condamnent “l’exercice d’une nouvelle forme de pouvoir dans les entreprises”(19)Voir l’entretien d’Eva Illous accordé à Madame Figaro le 14 septembre 2018. et invitent à “en finir avec le pseudo bonheur au travail”(20)Voir l’entretien de Nicolas Bouzou accordé à Challenges le 10 septembre 2018..

 

Couverture du livre Happycratie

Le livre “Happycratie” a eu un écho médiatique important à la rentrée 2018

 

Si ces propos ont le mérite de pointer du doigt les excès de la sphère “wellness”, tout n’est pas à jeter à la poubelle. La volonté des salariés français de vivre une expérience de travail de qualité reste légitime et la question de l’amélioration du bien-être au travail demeure pertinente. Des solutions, qui demandent certes plus de temps et de courage qu’un tournoi de babyfoot, ont montré leurs effets positifs en matière de bien-être et, soit dit en passant, de performance pour les organisations qui les ont adoptées : elles ne demandent qu’à être démocratisées.

 

 

 Non, la QVT n’est pas (que) du bullshit

Etant donné que l’emballement pour l’épineuse question du bien-être au travail est relativement récent, il serait légitime de penser que l’état des connaissances est insuffisant pour agir correctement. De plus, on pourrait également être tenté de croire que les programmes des entreprises en la matière seraient uniquement l’extension d’une stratégie de communication conçue pour polir leur marque employeur(21)La marque employeur est l’image d’une entreprise auprès de ses employés et des candidats potentiels, et inclut par extension les efforts de marketing qui visent à l’améliorer et à la communiquer (Wikipédia). ou bien, à défaut, un simple moyen de se donner bonne conscience.

Derrière le happy-washing(22)Le “happy-washing” est une expression créée sur le modèle du “green washing” qui consiste pour des entreprises à mettre en avant des initiatives prétendument écologiques pour améliorer la perception de leur impact environnemental. Quand les entreprises se servent du bien-être au travail pour se donner l’image d’un bon employeur, on parle alors de “happy washing”., les CHO, les préfixes en “happy” et les tables de ping-pong, il existe néanmoins un large corpus de recherches scientifiques et de nombreuses pratiques imaginées par des entreprises innovantes qui rendent le sujet non seulement plus intelligible, mais aussi, plus tangible. C’est en mettant en lumière ces travaux, ces initiatives et leurs résultats que le bien-être au travail cessera alors d’être perçu comme une supercherie.

 

Un des principaux enjeux du bien-être au travail consiste à séparer le bon grain de l’ivraie.

 

Ici, une analogie peut aider à prendre du recul. Au milieu des années 2000, l’industrie agro-alimentaire vivait une révolution avec l’arrivée du bio. Bousculant un système établi, cette nouvelle filière était attaquée de toute part : certains n’y voyaient qu’un coup marketing des producteurs et de la grande distribution et des acteurs peu scrupuleux utilisaient des labels sans respecter les règles du jeu. Aujourd’hui, plébiscité par les Français(23)Challenges. (2018). Consommation, production, ambition… les incroyables chiffres du bio en France., le bio apporte une véritable valeur aux consommateurs tout en étant plus respectueux de l’environnement que l’agriculture conventionnelle.

 

Une femme achète des fruits et légumes bio

 

Comme la filière du bio il y a quinze ans, le bien-être au travail vit sa crise d’adolescence(24)Quoique structurellement très différents, les deux marchés présentent des similitudes frappantes en termes de perception. : n’ayant pas réussi à tenir sa promesse, il est un concept qui se cherche encore.

Ce livre blanc prétend précisément donner de la structure, de la clarté et du sérieux à ce sujet qui en mérite. Didactique et actionnable, il vous aidera à faire bouger les lignes dans votre organisation en vulgarisant les différents concepts en jeu et en partageant des exemples de réalisations.

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Références   [ + ]

1. Acronyme pour Qualité de Vie au Travail.
2. Les CHO, “Chief Happiness Officers” ou “Responsables du Bonheur” sont des personnes chargées d’améliorer le bien-être en entreprise dont le champ d’action est souvent superficiel.
3. Friedman, M. (2007). The Social Responsibility of Business Is to Increase Its Profits.
4. Chiffres disponibles dans la deuxième partie du livre blanc qui dresse un état des lieux du bien-être au travail en France.
5. Selon un sondage de 2018 réalisé par BVA pour Salesforce, le bien-être au travail est, pour les salariés français, le sujet sur lequel il est le plus important d’agir dans le monde du travail aujourd’hui.
6. D’après une enquête de 2017 réalisée par AssessFirst, deux tiers des jeunes de moins de 25 ans (69%) préfèrent rester dans une entreprise où ils se sentent bien plutôt que de partir ailleurs pour gagner plus.
7. De nombreux chercheurs se sont intéressés à l’évolution de la perception du travail comme Dominique Méda ou Jean-Louis Laville.
8. Cet entretien avec Jean-Laurent Cassely publié dans le Monde illustre très bien cette mutation des perceptions et des valeurs vis-à-vis du travail.
9. Elise Barthet pour Le Monde. (2009). Comment Renault a fait face aux suicides au technocentre de Guyancourt.
10. Hayat Gazzane pour Le Figaro. (2016). Suicides à France Télécom : le rappel des faits.
11. La Fabrique Spinoza, qui se définit comme le think-tank du bonheur citoyen, a été la première initiative en France à véritablement promouvoir les enjeux du bien-être au travail.
12. Des acteurs comme INRS ou Stimulus proposent des services d’accompagnement depuis plusieurs décennies.
13. Comme l’ont relaté plusieurs articles de presse en cette rentrée 2018, une récente étude a mis en lumière le manque de résultats des mesures de type “wellness”.
14. Les entreprises américaines déboursent chaque année quelque 8 milliards de dollars pour proposer des “wellness programs” à leurs collaborateurs.
15. Notons que ce phénomène n’a pas été sciemment mis en œuvre par l’écosystème “wellness”- il est surtout le résultat de la préférence des entreprises et des médias pour ce courant. Les premières en ont profité pour rafraîchir leur image sans remettre en cause leurs modes de fonctionnement et les seconds y ont vu un meilleur potentiel d’audience que dans des reportages plus complexes sur les modèles alternatifs de management et d’organisation.
16. Des outils comme Great Place To Work ou Glassdoor permettent aux entreprises, avec plus ou moins de transparence, de mesurer le bien-être de leurs salariés, de faire valoir leur marque employeur et de figurer dans les classements des meilleurs entreprises où il fait bon travailler.
17. De la sociologue Eva Illouz et du docteur en psychologie Edgar Cabanas.
18. De l’économiste Nicolas Bouzou et de la philosophe Julia de Funès.
19. Voir l’entretien d’Eva Illous accordé à Madame Figaro le 14 septembre 2018.
20. Voir l’entretien de Nicolas Bouzou accordé à Challenges le 10 septembre 2018.
21. La marque employeur est l’image d’une entreprise auprès de ses employés et des candidats potentiels, et inclut par extension les efforts de marketing qui visent à l’améliorer et à la communiquer (Wikipédia).
22. Le “happy-washing” est une expression créée sur le modèle du “green washing” qui consiste pour des entreprises à mettre en avant des initiatives prétendument écologiques pour améliorer la perception de leur impact environnemental. Quand les entreprises se servent du bien-être au travail pour se donner l’image d’un bon employeur, on parle alors de “happy washing”.
23. Challenges. (2018). Consommation, production, ambition… les incroyables chiffres du bio en France.
24. Quoique structurellement très différents, les deux marchés présentent des similitudes frappantes en termes de perception.
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